Jean-Jacques Marchand, “Studi machiavelliani”
Astérion, 21-01-2020, Jean-Claude Zancarini
La publication en deux volumes des « Écrits machiavéliens » de Jean-Jacques Marchand est évidemment un événement qui réjouit tous ceux et celles qui s’intéressent à l’œuvre, à la vie, à la pensée du Secrétaire florentin.
Jean-Jacques Marchand est en effet un des plus importants spécialistes de Machiavel de ces cinquante dernières années. Ses travaux philologiques ont permis des avancées considérables et ont fourni des outils de travail à tous les chercheurs et chercheuses s’intéressant non seulement à l’œuvre de Machiavel, mais aussi à l’histoire de Florence et des guerres d’Italie. On pense bien entendu à ses tout premiers travaux qui ont permis, dès le milieu des années 1970, l’édition des « premiers écrits politiques » de Machiavel, puis à cette grande œuvre qu’est la publication en sept volumes des Legazioni, Commissarie e Scritti di governo (LCSG), dans le cadre de l’édition nationale de Machiavel, parue chez l’éditeur Salerno sous sa direction (2002-2011), et avec la collaboration d’E. Cutinelli-Réndina, D. Fachard, M. Melera-Morettini et A. Guidi. Ce travail énorme et magistral avait été précédé par une première édition, menée en collaboration avec le professeur Fredi Chiappelli de 1971 à 1985, dans la collection « Scrittori d’ltalia » de l’éditeur Laterza, malheureusement interrompue après le quatrième volume du fait de la fermeture de la collection. Encore plus récemment – et l’on n’est qu’au début des effets que produira sans aucun doute cette découverte archivistique –, J.-J. Marchand a mis la main sur « la correspondance semi-officielle inédite du gonfalonier à vie Piero Soderini », riche de centaines de lettres qui donneront de nouveaux éclairages sur la période historique pendant laquelle Machiavel était aux affaires comme secrétaire de la seconde chancellerie de Florence.
Parallèlement à ce travail philologique décisif pour une connaissance précise de Machiavel, J.-J. Marchand a sans cesse mené un travail d’analyse, minutieux et rigoureux, de l’œuvre du Secrétaire florentin. Ce travail interprétatif mené sur la base d’une connaissance exceptionnelle des textes de Machiavel, aussi bien des grands textes politiques, théoriques,
littéraires et historiques que des lettres personnelles et publiques, constitue une véritable somme qui avait pour seule faiblesse d’être jusqu’à ce jour dispersée dans des revues ou des ouvrages savants qu’il était parfois difficile de se procurer. Avec les deux volumes de ces Studi machiavelliani, ces articles sont désormais aisément accessibles.
Trente et une contributions, écrites de 1969 à 2017, sont recueillies dans ces volumes, dans lesquels elles sont classées thématiquement. La partie « Problématiques générales » regroupe des articles qui présentent des concepts et des notions centrales de la pensée de Machiavel. On signalera en particulier le texte qui fait le point sur les trois notions fondamentales que sont les ordres (ordini), les lois (leggi) et les coutumes (costumi) et sur les liens qui sont tissés entre elles, ainsi que ceux qui mènent une réflexion sur les usages de l’histoire (la présence des Anciens dans les Histoires florentines ; la réécriture des classiques, en partant de l’usage d’Hérodien dans le chapitre XIX du Prince). La partie qui concerne Machiavel chancelier et diplomate, qui s’appuie en particulier sur le travail d’édition des « Légations, Commissions et Lettres de gouvernement, LCSG », est la plus copieuse de l’ouvrage. On y remarquera en particulier une sorte de petite « série » sur la « théâtralisation de la rencontre diplomatique » qui analyse tour à tour les rencontres de Machiavel avec Caterina Riario Sforza (madonna d’Imola), avec Georges d’Amboise, cardinal de Rouen et d’autres personnages de la cour de Louis XII, avec le pape Jules II, avec les cardinaux schismatiques à l’occasion de la tenue éphémère du « conciliabule » de Pise. On y trouve aussi des contributions importantes sur l’activité diplomatique post res perditas, c’est-à-dire après 1512 et le retour des Médicis à la tête de Florence, ou encore sur la correspondance entre Machiavel et Guicciardini en 1526 et 1527, à la veille donc du sac de Rome. Certains des aspects abordés dans cette importante partie trouvent des échos dans les contributions de J.-J. Marchand sur les Lettres familières, dans lesquelles il reprend sa réflexion sur la théâtralisation, le goût
pour la mise en scène, le théâtre comique et, plus généralement, une forma mentis qui revendique à la fois la « gravité » de celui qui se mêle des « grandes choses » et la légèreté, voire la lasciveté, qui le fait aussi s’intéresser « aux choses vaines » (lettre de Machiavel à Francesco Vettori, 31 janvier 1515). On lira pour s’en convaincre le texte fort plaisant, intitulé « L’autre âne de Machiavel », que J.-J. Marchand écrit alors qu’il publie et commente une lettre du 3 mars 1518 adressée par Giuliano Brancacci à Francesco Vettori (deux amis de la « compagnie » de Machiavel), lettre qui met en scène ce dernier dans une histoire d’âne inédite et hilarante!
Moins drôle, mais tout aussi utile pour le lecteur, est la comparaison sur la façon d’écrire l’histoire de Machiavel et de Guicciardini, comparaison qui s’appuie sur la manière dont Laurent le Magnifique et Charles Quint sont présentés respectivement dans les Histoires florentines de l’un et l’Histoire d’Italie de l’autre. Enfin, la dernière partie de l’ouvrage présente quelques aspects de la « fortune » ultérieure de Machiavel (Innocent Gentillet et sa conception de la « police » dans son Contre Nicolas Machiavel florentin ; et, concernant des lectures plus récentes, plusieurs analyses sur des machiavéliens importants du XXe siècle : Carlo Dionisotti, Corrado Vivanti, Ezio Raimondi).
Ce n’est pas ici le lieu pour entrer dans le détail des analyses de J.-J. Marchand. Qu’il nous suffise de dire que ces Studi sont, à notre sens, une lecture nécessaire pour tous ceux et celles qui entendent aborder l’œuvre du Florentin : J.-J. Marchand prend en effet en compte l’ensemble des textes littéraires, politiques et historiques, bien sûr, mais aussi les lettres privées et publiques ; il ne coupe jamais leur analyse du contexte politico-militaire qui les a vu naître et leur donne sens ; il est toujours attentif aux tonalités et aux modalités de l’écriture, prouvant ainsi, si besoin était de le démontrer, l’utilité des approches littéraires pour une bonne compréhension de la pensée d’un auteur. Par son ampleur de vue et sa richesse, ce recueil est désormais un ouvrage de référence.
Studi machiavelliani